Mes p’tites bêtes

J’y pensais la semaine passée et je me suis mis à faire des calculs, juste pour voir. J’ai réalisé que l’enfant en question aurait 18 ans ce mois-ci. L’âge que j’aurais eu à sa naissance.
18 ans + 18 ans = mon 36 ans.

J’avais 17 ans et lui, 19. C’était ma première vraie relation qui dura 3 ans. La pilule ne me convenant pas, on utilisait le condom et le calendrier. Ça allait être ben correct, voyons. Parce que quand on a 17 ans, ça n’arrive toujours qu’aux autres.

Bal de finissants de cinquième secondaire. Mal de cœur. Pas envie de fêter à l’après-bal. Le tant attendu.

Mes cycles étaient irréguliers, je ne m’inquiétais « pas trop », me disant que mes règles finiraient bien par arriver, tsé. Un été dans le déni complet par peur d’entendre la vraie réponse se solda par un avortement. À 11 semaines de grossesse.

Avant d’avoir mon premier enfant, j’y pensais à peine une fois par année. Croyant que ça ne me faisait rien. Me le remémorant comme un moment vécu par quelqu’un d’autre que moi. Comme on se rappelle une scène de film. Celle que l’on regarde en tournant la tête un peu, pour ne pas trop discerner ce qu’il y a à l’écran.

Durant l’intervention, j’ai subi une sérieuse baisse de pression. Pendant que l’infirmière s’activait à trouver un médicament à m’injecter dans l’énorme étagère derrière elle,  la couleur du visage de mon chum migrait tranquillement vers la teinte de ma jaquette d’hôpital. Vert hôpital, que ça s’appelle c’te couleur-là, me semble.

Suis repartie chez moi accompagnée du chum et de quelques cachets d’acétaminophène. La vie a repris son cours 24 heures après.

Je n’ai jamais regretté de l’avoir fait. L’option de garder cette enfant n’en était une pour moi, ni pour lui.  On avait le choix de faire le choix.

 

L’ostéopathe qui sait tout.

Léopold (mon ainé, aujourd’hui 4 ans et demi) a 9 mois. J’ai une entorse lombaire qui m’amène voir un ostéopathe, un peu ésotérique. Il me pose quelques questions avant de commencer. Sur ma santé générale, ma grossesse, même sur celle de ma mère pour moi. Une fois le traitement commencé, il me tâte le partout, en me posant d’autres questions. Je me sens un peu inconfortable, car en sous-vêtements trop sexy pour l’occas’ (j’avais mal pensé mon kit pour ma journée), mais plutôt de bonne humeur.

–          Est-ce que c’était votre première grossesse?
–          Non en fait… C’est la deuxième… J’ai eu un IVG à 17ans.
–          Et comment vous sentez-vous par rapport à ça?  D’un ton suggérant qu’il connait déjà la réponse, lui.

C’est là.

C’est à ce moment exact. Pendant une manipulation dans l’épaule de la part de Dr. Ésotérioche, que l’émotion, l’inattendue, me frappa la glande lacrimale et m’ouvrit le robinet d’un coup sec.

En sanglots, je lui répondis:

– Je pensais que ça ne me faisait rien, mais maintenant que vous posez la question, on dirait que ce n’est pas le cas. Ça me fait beaucoup de peine, en fait.

Silence.

Sanglots.

Empathie.

Mouchoirs.

– Comment vous avez fait pour savoir?
– Votre corps me l’a dit.

Je suis soufflée. Tout d’abord (même si j’y crois un peu, désormais), je trouvais ça franchement exagéré que Dr. Ostéotérique puisse vraiment savoir car « mon  corps lui a dit ». C’mon. Mais surtout: j’étais bouleversée d’être si bouleversée en y pensant.

Parce que c’est à ce moment exact que je compris. La naissance de mon bébé m’avait fait réaliser que, je n’avais justement pas donné naissance à un enfant, 14 ans auparavant. En pensant au visage si doux et parfait de ma petite bête, je me rendais compte que j’aurais assurément aimé cet autre enfant, autant.

Ce sont des concepts qui m’étaient insaisissables, avant d’avoir un bébé.

 

Féminisme, 8 mars, convictions.

Le féminisme est à l’honneur ces jours-ci sur les internets et ça me fait du bien. Ça me fait du bien d’en entendre parler à nouveau. Ça me rappelle qu’adolescente, justement, mes convictions féministes ressortaient plus souvent dans mon discours. Que depuis l’âge adulte j’y avais moins pensé. Par nombrilisme et prenant trop de choses pour acquises.

Se faire avorter est une grande décision qui aura peut-être des répercussions la vie durant. Les femmes devraient être plus informées, plus accompagnées. Mais surtout, la femme doit être la seule à prendre la décision. Ce droit, chez nous, doit absolument rester intact.

A posteriori, j’aurais pris exactement la même décision. Je me sens privilégiée de vivre dans une société où on a ce choix. De penser que ce droit, ou que la « gestion » de son corps, n’est pas le même pour toutes les femmes et que dans un nombre de pays, il est remis entre les mains de gouvernements (ou leaders religieux…), me donne la chair de poule.

À la veille de la journée internationale de la femme, prenez un moment pour célébrer votre chance de vivre ici*. Vous me direz qu’il y a encore beaucoup de chemin à faire avant d’atteindre l’égalité complète des opportunités entre les sexes. En le gardant en tête et en élevant nos enfants dans cet état d’esprit, on peut juste faire progresser la cause.

*Le saviez-vous? L’avortement n’a pas le même statut dans toute les provinces du Canada.

Crédit photo Isabelle Paille

 

Marie habite à Montréal, est co-fondatrice de www.enamour.co et une maman sérieuse, la plupart du temps. Ok non pas la plupart du temps pantoute.

22 Comments

  • Reply March 7, 2014

    Camille Dg

    Touchant. Très beau texte.

    • Reply March 12, 2014

      Marie Custeau

      Camille, merci beaucoup d’avoir pris le temps de me l’écrire.

      À bientôt,

      Marie
      xo

  • Reply March 7, 2014

    Looange

    Oh wow ! Je te comprends tellement ! Je l’ai aussi vécu à 17 ans. Sans le chum, il avait pris le bord. Mais ça m’a sérieusement traumatisée, même si je n’avais que 17 ans. Tes mots me font du bien.

    • Reply March 7, 2014

      Marie Custeau

      Oh, tant mieux, Maryse. C’est vraiment ça l’idée. Et merci d’avoir partagé, ça n’a vraiment pas dû être facile!? Moi j’avais le chum à mes côtés et très solide, je me compte chanceuse.

      • Reply March 8, 2014

        Looange

        TU me donnes le goût de partager sur mon blog mon expérience. Même si c’est difficile. Oui je l’ai pas vécu comme toi. Ça été pas mal plus rock’n roll.

        • Reply March 12, 2014

          Marie Custeau

          Maryse, encore une fois “désolée” d’avoir brassé plein de choses en toi… Comment va ton ménage de printemps? ;)

          Prends soins de toi!
          Marie
          xo

  • Reply March 7, 2014

    Cassiopée Dubois

    Merci beaucoup pour ce partage, il me fait réfléchir. Bonne journée de la femme!

    • Reply March 12, 2014

      Marie Custeau

      Merci à toi d’avoir pris le temps d’écrire ici!

  • Reply March 7, 2014

    Geneviève

    Bonjour,

    Merci! Ça m’a fait beaucoup de bien de vous lire et je me suis sentie moins seule. Il ou elle aurait eu 20 ans en 2014….j’ai eu 3 garçons depuis mais je me demande toujours si ce n’était pas la fille que j’ai toujours voulu avoir :( Moi aussi, j’étais seule car le papa était en Europe, mais ma mère a été merveilleuse.

    • Reply March 12, 2014

      Marie Custeau

      Bonjour Geneviève,

      On se tutoie? Je comprends… c’est difficile de ne pas y penser. J’avoue qu’ayant 2 garçons, j’y ai dejà pensé aussi. Je me suis raisonnée en me disant que comme on en pourra jamais savoir, ça ne vaut pas le coût d’y dépenser de l’énergie ;)

      Ça me fait chaud au coeur que cet article t’ait touché.

      À bientôt,

      Marie
      xo

  • Reply March 8, 2014

    July

    Merci du partage! Je m’étais toujours dit que si je n’arrivais pas a faire des enfants, je regretterais… Aurait eu 9-10 ans. Avec un enfant gravement malade et des priorités grandement axées sur la famille, maintenant, j’y repense. Le papa etait la, il etait presque tombe dans les pommes. Il est toujours la d ailleurs! La vie aurait ete tellement differente!

    • Reply March 12, 2014

      Marie Custeau

      Bonjour July,

      C’est vrai que c’est difficile de ne pas se projeter dans ce qu’aurait été la vie si on avait fait telle ou telle chose. En même temps, comme on ne sait pas, il ne faut pas trop y mettre d’énergie, hein..?

      Merci d’avoir partagé tes mots :)

      Marie
      xo

  • Reply March 8, 2014

    Mel

    Merci beaucoup pour ton texte. C’est rare qu’on voit des articles de personnes ayant vécu cette expérience. J’ai vécu la même situation à 16 ans et j’ai la chance d’être toujours avec mon copain avec qui ça s’est passé. Cet enfant aurait maintenant 4 ans. Moi, je l’ai vécu avec beaucoup de difficulté. Je n’ai pas voulu n’en parler à mes parent et j’en avais parler qu’à une amie.. Et maintenant, ça fais 2 ans qu’on essaie d’avoir un enfant et qu’on n’a pas de résultat. On souhaite de tout coeur de ne pas avoir ”perdu” notre chance.

    • Reply March 12, 2014

      Marie Custeau

      Oh, Mélanie. Tu dois trouver ça dur. Je comprends pourquoi tu penses à ça. Avant d’avoir Léopold, on a essayé pendant 1an et demi. Je me disais parfois la même chose… Mais je me raisonnais en pensant aux faits: L’avortement en cause PAS l’infertilité et si j’étais tombée enceinte une fois, il n’y avait aucune raison pour ne pas que ça se reproduise. J’avais 31 ans quand j’ai accouché de Léopold. En plus, il me semble que la fertilité chez la femme est à son peak autour de 23 ans alors tu n’y est même pas encore! ;) (Je sais qu’on a pas envie de se faire dire ça quand tout ce qu’on espère c’est de tomber enceinte..!)

      Je te souhaite que ça arrive le plus vite possible.

      Merci encore d’avoir partagé tes mots.

      Marie xo

  • […] Mes p’tites bêtes […]

    • Reply March 14, 2014

      Marie Custeau

      Maryse: <3

  • Reply March 14, 2014

    Bianka Bernier

    Merci d’avoir écrit ces mots-là. Vraiment.

    • Reply March 14, 2014

      Marie Custeau

      Salut Bianka. Merci à toi d’avoir pris le temps d’écrire ça. <3

  • Reply March 24, 2014

    Annette

    Bonjour Marie,

    C’est la première fois que je lis ton blogue. Laisse-moi te dire que ça commence tout en émotion!

    Ton texte m’a grandement ébranlée, mais dans le bon sens du terme. Il a suscité chez moi des émotions que je savais en suspend depuis quelque temps. C’est rare que je lis un article qui me rejoint autant et qui reflète mes pensées avec autant de justesse. Tu m’as permis de mettre des mots sur mes craintes et sur une partie de ma vie que je croyais presque oubliée.

    Avec mon chum, on veut avoir un bébé bientôt. J’anticipe déjà les émotions qui vont remonter en moi. Cet enfant aurait 2 ans. À ce moment-là, ce n’était pas le moment. On venait à peine de se rencontrer. Aujourd’hui, ça l’est. En espérant que la vie soit du même avis…

    Merci!

    • Reply March 26, 2014

      Marie Custeau

      Annette,

      Ohhh ça me touche que tu prennes le temps d’écrire ici. Aussi, tu viens de le dire toi-même “ce n’était pas le moment”. Garde-ça en tête en tout temps, ok?

      Te souhaite plein de bonheur. <3

  • […] Pour votre propre photo de Rosie the Riveter, c’est par ici. Pour ma page Facebook, c’est ici. Pour mon fil Instagram, c’est ici. Pour mon twitter, c’est ici. Pour lire mon billet du 8 mars 2014, c’est ici. […]

  • […] le clavier pour nous jaser de cette journée spéciale, voici quelques billets pertinents à lire: Mes p’tites bêtes de Marie Custeau Des parents féministes d’Odile Archambault Parce que Non ça veut dire […]

Leave a Reply