Les p’tites menthes.

J’attends en file chez Seagal’s. Un panier à bras débordant, accroché sur la poignée du pousse-pousse. Les craquelins de riz viennent de tomber par terre, encore une fois. Leur emballage de plastique est si glissant. Je croise le visage d’Oscar. Il est à la fois déformé par l’impatience de son terrible 2 ans latent (comme une bombe amorcée, pour laquelle couper le fil bleu ou rouge ou blanc ou jaune ou n’importe quelle fucking couleur, ne changera rien) et sali par les miettes de la barre tendre grignotée pendant qu’on faisait les courses. Barre tendrement offerte, pour pallier à la faim de fin d’après-midi (voir l’explication de la bombe). Léopold, égal à lui-même, chouine parce que c’est dont loooooong.

J’inspire.

C’est pas grave. J’ai même du plaisir dans ce petit moment de j’te quotidienne. De, j’suis capable d’aller à l’épicerie avec toi pis ton frère. De, j’t’ai fait pis j’suis fière. De, j’me fou un peu de toi, client-impatient à qui je bloque le passage avec ma poussette. De, merci, j’les trouve pas mal cute, moi aussi.

La femme derrière nous est seule avec sa fille. Qui tient un pain tranché. Comme un tout-petit serre son doudou. Puisqu’elle était avec sa mère, le réconfort de sa peluche lui manquait peut-être. En réalisant la forme qu’a pris le pain dans l’étreinte de sa fille (une forme de vieux toutou usé, tsé) la dame s’exclame :

LOOK WHAT YOU’VE DONE TO THE BREAD.
Regarde c’que tu as fait au pain!

GIMME THAT.
Donne-moi ça!

[Silence.]

You are STUPID!
Tu es STUPIDE!

I can’t let you do anything!
J’peux rien te confier!

[Long soupir.]

[Silence.]

I really cannot let you do anything… Look ! Look what you’ve done!
Je ne peux vraiment rien te confier… Regarde! Regarde, c’que tu as fait!

 

Abasourdissâge. Stupéfactionnâge. Estomaquâge. Tristessationnâge.

 

La petite fille ne répond pas avec des mots. Mais son langage corporel parle, lui. Il crie, même.

Il crie l’inconfort. L’embarras du coup d’éclat dans un lieu public. Il espère donc faire taire sa mère qui en reparle, une minute plus tard. Lorsqu’elle dépose le pain meurtri sur le comptoir de la caisse et qu’elle en examine l’état, encore une crisse de fois.

Ma grande yeule. Je la laisse fermée. Je ne sais pas trop pourquoi, d’ailleurs. Je regrette un peu. Dans des situations semblables, j’ai pourtant l’habitude de l’ouvrir.

Parce que. Parce que je crois qu’en usant de grande diplomatie et de douceur, tout se dit. Car je crois que les quelques mots et l’empathie d’une étrangère peuvent changer des affaires. Car je pense qu’on doit prendre soin de notre prochain.

Car le pire qu’on peut se faire dire, c’est de se mêler de ses affaires. Et que même dans ce cas, les mots se frayeront peut-être un chemin, sans qu’on ne le sache jamais.

 

Je cherche plutôt le regard de la jeune fille. Elle a environ 9 ans. Une beauté. Un visage d’ange au regard déjà usé, moins naïf qu’il le devrait. Je lui fais le sourire le plus doux possible. Comme si j’étais capable de la consoler par mon regard seul. Je lui envoie du baume par mes yeux et mon coeur. Comme pour lui dire : t’es pas stupide. Au contraire, fille. Ta mère file un gros tabarouette de mauvais coton, pis elle se défoule sur toi. Oui. C’est injuste.

Son regard a croisé le mien, trop rapidement. Il m’a répété la même chose que son langage corporel.

L’inconfort.
L’embarras.
Le tu-peux-rien-pour-moi.

 

Avant de se dérober. Et de se poser sur le rack de petites menthes, à côté de la caisse.

 

 

Marie habite à Montréal, est co-fondatrice de www.enamour.co et une maman sérieuse, la plupart du temps. Ok non pas la plupart du temps pantoute.

3 Comments

  • Reply July 28, 2014

    Fedwa

    Je te lis et j’ai mal à mon cœur de mère. Les miens me rendent dingues à l’épicerie mais je ne sais que trop bien ce que des petits mots insignifiants peuvent avoir comme impacts.
    Je suis loin d’être parfaite ( je crie tellement trop!!) mais travaille fort à expliquer à mes enfants que je n’aime pas un comportement plutôt que de les juger. L’estime de soi est tellement précieuse et difficile à faire pousser :-(

  • Reply August 26, 2014

    Catherine

    Je ne sais pas pourquoi je n’avais pas lu ton billet encore… Que d’émotions là-dedans! Je suis toute bouleversée.

  • […] Les p’tites menthes. […]

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